Une percée sortie du four
En 9ᵉ année, Janelle Salm avait passé des heures dans le placard de son frère, en Saskatchewan, à monter une expérience de boulangerie plutôt inhabituelle. Des moules à muffins tapissés d’échantillons de levure. Des morceaux de verre coloré fixés à différentes sources lumineuses. Une expérience minutieuse et peu spectaculaire visant à observer l’effet des différentes longueurs d’onde lumineuses sur la croissance de la levure. Elle faisait déjà de la pâtisserie ; la curiosité envers cet organisme qu’elle utilisait dans sa cuisine est donc venue naturellement, et elle était motivée par une question qu’elle pouvait réellement tester à la maison. Le choix du placard de son frère plutôt que du sien était tout à fait intentionnel, précise-t-elle en riant.
Ce projet, aussi improbable qu’il puisse paraître, l’a menée à l’Expo-sciences pancanadienne de 2013, à Lethbridge.

Compétences humaines, science rigoureuse et un vol vers l’Australie
Janelle est la première à admettre que son projet ne révolutionnait pas le monde scientifique. Elle se souvient d’avoir parcouru les allées de l’ESPC en observant des élèves de seize ans présenter des travaux sur la lutte contre le cancer, et de s’être dit : je suppose que tout le monde ne travaille pas sur des cellules de levure dans des moules à muffins. Ce qu’elle avait, dit-elle, c’était un engagement envers le processus : la méthode, la présentation soignée, la capacité de communiquer clairement. C’était suffisant pour l’amener à Lethbridge. Et puis, autre chose s’est produit.
Elle a été choisie pour représenter le Canada au National Youth Science Forum, en Australie, au début de 2014, aux côtés de trois autres élèves. Elle soupçonne qu’on l’a peut-être recrutée pour sa personnalité.
« Je pense qu’ils nous l’ont pratiquement dit », lance-t-elle en riant. « Ils nous disaient : “Je ne sais pas trop ce qui se passe avec ton projet, mais tu sais parler aux gens et les enthousiasmer.” »
Avec le recul, elle en reconnaît la leçon. Les compétences en communication et les habiletés interpersonnelles sont tout aussi importantes que l’expertise technique. NYSF, c’était comme l’ESPC sous stéroïdes : beaucoup d’énergie, des pairs brillants, le soulagement de trouver toute une communauté de gens qui se passionnaient pour les mêmes choses qu’elle. Pour une jeune d’une petite ville de la Saskatchewan, cela comptait plus qu’elle n’aurait pu l’imaginer.
« Quand on grandit dans une petite ville, on est un peu un petit poisson, et on est parfois l’une des rares personnes à trouver les sciences intéressantes. Et puis, tout à coup, on se retrouve entourée de gens qui nous comprennent. C’est une bouffée d’air frais. Il y a tout un monde qui nous attend. »

Les chiffres mènent le monde
Janelle est revenue d’Australie avec une vision plus large de ce qui était possible et un pragmatisme qui l’habitait depuis la 12ᵉ année. Un bon enseignant en affaires l’avait entraînée dans des concours d’études de cas et lui avait donné très tôt l’intuition que les chiffres, pour le meilleur ou pour le pire, mènent le monde. Elle est allée étudier la comptabilité à l’Université de la Colombie-Britannique, s’est jointe à KPMG et s’est bâti des bases en finance et en analyse de données qui allaient se révéler fort utiles. L’amour des STIM ne l’a jamais quittée.
Chez KPMG, elle a gravité vers le comité de développement durable, une activité parascolaire, et s’est mise à côtoyer des personnes de la division ESG qu’elle admirait. La mobilisation interne, les emballages maison à la cire d’abeille et la conviction grandissante qu’elle voulait provoquer un changement réel dans des entreprises à l’empreinte bien réelle l’ont peu à peu menée vers la consultation en développement durable. Il y a environ un an et demi, elle est entrée dans son poste actuel de contrôleuse ESG chez Mercer, une entreprise forestière mondiale qui exploite des usines de pâte, des scieries et des installations de bois massif partout en Colombie-Britannique.
La complexité d’une usine de pâte l’a d’abord intimidée.
« Je me disais : ce sont de grosses unités de chimie. Je vais vraiment devoir replonger dans les connaissances scientifiques. »
Grosses unités de chimie et carbone biogénique
Le titre de contrôleuse ESG est assez nouveau pour que Janelle doive souvent l’expliquer de A à Z : elle fait pour les données environnementales et sociales ce qu’une contrôleuse financière fait pour les finances d’une entreprise. Elle veille à ce que les indicateurs soient mesurés correctement, supervise la déclaration des émissions de gaz à effet de serre et dirige la planification de la décarbonation de Mercer dans l’ensemble de ses activités mondiales. L’un de ses plus grands projets de la dernière année a consisté à trouver comment mesurer le carbone stocké dans les forêts vivantes : un problème qui semble simple jusqu’à ce qu’on réalise à quel point il est difficile de le faire avec précision à une échelle significative. Elle a récemment terminé un microcertificat en modélisation du carbone forestier à l’Université de la Colombie-Britannique pour se rapprocher de la science sous-jacente.
L’un de ses moments préférés au travail est venu de conversations avec les travailleuses et travailleurs des usines de pâte en région. Quand on leur posait la question, ils répondaient qu’ils n’avaient rien fait en matière de développement durable. Puis, au fil de la conversation, il ressortait qu’ils avaient discrètement réduit leur consommation d’eau et d’énergie et amélioré les taux de récupération des produits chimiques au fil des ans, en disant : « c’est simplement une bonne pratique d’affaires ». Ils n’employaient peut-être pas le jargon du développement durable, mais cela n’empêchait pas le travail de se faire.
« C’est ça, l’affaire », dit-elle. « Il y a beaucoup de mots à la mode, mais au bout du compte, on le fait déjà. »
Elle y voit l’une des leçons les plus claires qu’elle retient de l’expo-science dans son travail : souvent, il n’est pas nécessaire de changer ce que les gens font ; il faut plutôt les aider à comprendre que ce qu’ils font se rattache à quelque chose de plus grand.
Un pas après l’autre
Janelle songe de plus en plus à l’enseignement. Elle aimerait s’y consacrer à temps partiel tout en demeurant dans son domaine. Les politiques publiques l’intéressent aussi : cet espace où les réalités économiques et la science du climat doivent être soupesées ensemble, où sa formation en comptabilité et ses instincts scientifiques pourraient tous deux servir. Elle n’a pas de destination toute tracée.
Ce que l’expo-science lui a donné, dit-elle, tient moins aux détails de la levure ou des longueurs d’onde lumineuses qu’à une façon d’aborder le monde : l’apprentissage constant, l’aisance devant l’incertitude, la compréhension que les données ne seront jamais parfaites et que la méthodologie aura toujours ses limites, et qu’il faut faire le travail le plus rigoureux possible pour que la personne suivante puisse bâtir à partir de là.
« On continue, tout simplement. L’autre option, c’est de ne rien faire, et ça ne me semble pas être une option. »
Pas mal, pour un projet qui a commencé avec des moules à muffins et du verre coloré dans le placard de son frère.
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