D’un labo au sous-sol à la scène mondiale

Annabelle Rayson avait une courte correspondance à la gare de Berne. Elle se rendait de Zurich à Morat (Murten), une petite ville au bord d’un lac dans l’ouest de la Suisse, pour représenter le Canada à l’International Swiss Talent Forum (ISTF). Sur le quai, elle a rencontré plusieurs autres participantes et participants qui allaient au même endroit. Plutôt que d’attendre le prochain train, le groupe a passé les deux heures suivantes à explorer Berne ensemble.

« Tout le monde était profondément curieux du parcours et des intérêts des autres en sciences et en génie, et des traditions culturelles de chacun, raconte-t-elle. C’était un début de voyage fantastique. »

L’ISTF 2026 était le quatrième événement international d’Annabelle avec Équipe Canada.

Comme un petit Pac-Man

Annabelle a grandi à Sarnia, en Ontario, entourée des Grands Lacs. Sa mère enseignait la biologie au secondaire et au collégial, et son père est pêcheur commercial. Certaines zones du lac Érié où il pêchait autrefois sont maintenant interdites en raison des proliférations d’algues nuisibles. Ces proliférations libèrent des toxines et, en se décomposant, privent l’eau d’oxygène et laissent derrière elles des zones mortes.

Le principal traitement, les algicides, tue les algues en même temps que tout le reste du lac. Annabelle voulait une solution naturelle. Elle l’a trouvée dans Daphnia magna, un minuscule zooplancton d’eau douce qu’elle décrit comme « un petit Pac-Man » qui dévore les algues avant qu’elles puissent se décomposer.

Elle participait à l’expo-sciences du comté de Lambton depuis la 4e année. Quand la pandémie a fermé les écoles en 2020, elle s’est lancé un défi. « Je me souviens, au début du confinement, je me suis dit : je vais trouver une idée géniale de projet d’expo-sciences. Je ne sors pas du confinement tant que je ne l’ai pas. »

Sa règle : ne jamais commencer un projet sans au moins quatre mois de recherche pure. Elle a lu de la littérature scientifique, écrit à l’office de protection de la nature de sa région, discuté avec son père et d’autres pêcheurs des effets des proliférations sur leur travail, et envoyé ses questions par courriel à des chercheuses et chercheurs qu’elle ne connaissait pas. Une présentation menait à la suivante. Des biologistes de l’évolution de l’Université de Guelph lui ont fourni ses génotypes de daphnies. Nautilus Environmental, un laboratoire de Sarnia, lui a fourni des algues pour nourrir ses cultures et répondait à ses appels quand quelque chose tournait mal. Le Collège Lambton lui a prêté un hémocytomètre pour compter les cellules d’algues. Les expériences, elles, étaient entièrement les siennes.

« N’aie pas peur de contacter des spécialistes et des profs, parce que ces gens ont déjà été exactement à ta place. »

Mon petit labo de limnologie au sous-sol

Elle élevait ses daphnies dans un labo maison, au sous-sol familial. Son projet, Plankton Wars, comparait des génotypes de Daphnia magna pour trouver celui qui convenait le mieux à la lutte contre les proliférations d’algues, puis le mettait à l’épreuve face à la pollution par les nutriments, à la pollution plastique et à différents niveaux de toxicité des algues. Il lui a fallu cinq expériences et 195 essais, chaque expérience durant deux semaines. Elle se levait à 4 h pour nourrir ses daphnies et faire ses essais, et elle a passé une Action de grâce à compter des cellules de Microcystis toxiques dans la cuisine familiale.

C’était sa troisième Expo-sciences pancanadienne. Elle avait remporté le bronze à la première, en 8e année, et l’argent à la deuxième. En 2022, alors qu’elle regardait la cérémonie virtuelle de remise des prix depuis la maison, elle a remarqué que le prix du meilleur projet, niveau senior, n’avait pas encore été annoncé. Puis son téléphone s’est mis à vibrer de messages d’amies et d’amis qui avaient une connexion Internet plus rapide. Son nom était à l’écran, entouré de confettis. Sa mère et elle ont fini par pleurer dans les bras l’une de l’autre, assises par terre, pendant 20 minutes.

« La lutte contre les proliférations d’algues nuisibles est lancée »

À sa première ESPC, Annabelle avait vu les finalistes du Prix junior canadien de l’eau de Stockholm monter sur scène et s’était dit qu’un jour, ce serait son tour. En 2022, après que son projet a remporté le Prix junior canadien de l’eau de Stockholm à l’ESPC, elle a reçu l’appel : elle représenterait le Canada à Stockholm.

Au gala de remise des prix en août, après avoir rencontré la princesse héritière de Suède, elle a écouté la présidente du jury décrire le projet gagnant. « La lutte contre les proliférations d’algues nuisibles est lancée », a déclaré la présidente. « D’autres personnes ont étudié les algues, se souvient-elle avoir pensé. Ça ne peut pas être moi. Jamais de la vie. » Puis le jury a annoncé le Canada. Elle a traversé la salle en courant dans sa robe de gala pour serrer dans ses bras sa mère et son organisatrice nationale, avant de monter sur scène recevoir le Stockholm Junior Water Prize 2022, la plus haute distinction internationale pour les jeunes en sciences de l’eau.

Une semaine après le début de sa 12e année, elle était à Leyde, aux Pays-Bas, pour le Concours de l’Union européenne pour les jeunes scientifiques (EUCYS). Pendant les visites du public, des écoles primaires de la région ont parcouru la salle, et elle s’est retrouvée à expliquer la biomanipulation du zooplancton « à un enfant néerlandais de six ans, dans un néerlandais approximatif ». Elle est rentrée avec le troisième prix et, le printemps suivant, elle a participé au Regeneron International Science and Engineering Fair à Dallas.

Pas de projets, seulement de l’eau

En 2026, à l’ISTF, personne n’avait apporté de projet. Le forum est un groupe de réflexion, et les participantes et participants ont consacré la semaine à un seul thème, l’eau, en apprenant auprès de conférencières et conférenciers, d’organisations qui travaillent sur les enjeux de l’eau, ainsi que les uns des autres. Annabelle a particulièrement apprécié de découvrir comment le Brésil et la Hongrie gèrent l’eau face à la sécheresse et aux défis agricoles.

Le moment fort a été la soirée culturelle suisse : une troupe locale de yodel, des röstis de pommes de terre, des fromages de la région et un ragoût aux champignons, suivis de danse sur de la musique suisse jusque tard dans la soirée.

La plus grande surprise a été la place accordée au volet sans but lucratif et au développement international dans la gestion de l’eau. « En tant qu’étudiante universitaire qui fait la plupart de ses travaux scientifiques en classe ou dans un laboratoire universitaire, je n’avais pas souvent réfléchi à ces milieux ni à leurs liens avec la science en laboratoire et la recherche », dit-elle. L’ISTF l’a amenée à réfléchir à la façon dont les deux mondes pourraient se renforcer mutuellement. Elle est aussi rentrée fière de voir à quel point ses compétences en communication avaient progressé au-delà des barrières internationales.

Tout a commencé par la curiosité

L’expérience a confirmé son intention d’étudier et de travailler dans le secteur de l’eau. « J’ai découvert de nombreux parcours et possibilités dans l’industrie de l’eau, ainsi que des enjeux mondiaux urgents liés à l’eau qui ont piqué ma curiosité et m’ont donné la détermination d’y travailler et de les résoudre », explique-t-elle.

Elle croit que le Canada devrait continuer d’envoyer des élèves à l’étranger, autant pour ce que ces jeunes apprennent auprès de leurs pairs d’ailleurs que pour ce qu’ils font découvrir au monde. « C’est une façon pour le Canada de mettre en valeur l’innovation chez les jeunes et de présenter le travail incroyable de nos élèves sur la scène mondiale. »

En 2022, elle nous avait confié dans le balado Why to How que les réveils à 4 h ne lui avaient jamais pesé, parce que le sujet lui tenait vraiment à cœur. « Si c’est quelque chose qui te passionne vraiment, tu ne perdras jamais ta motivation. »

« Ne perds pas ta curiosité. C’est ton superpouvoir. »

Stockholm, Leyde, Dallas et Morat ont chacune laissé à Annabelle des amitiés qu’elle compte garder toute sa vie.

« Tous ces événements m’ont inspirée à me diriger vers les STIM et ont vraiment changé ma vie, dit-elle. Et tout a commencé par la curiosité et un labo maison, dans un sous-sol de la campagne ontarienne. »


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